30 janv. 2015

Zone de confort

Cette zone est familière et pourtant on va prétendre assez longtemps qu'elle n'existe pas, et que les autres exagèrent toujours quand ils en parlent.

C'est ce périmètre, dans lequel on va se complaire, celui où l'on pense avoir trouvé un équilibre, on l'on est même convaincu qu'il constitue le rempart aux attaques extérieures, que rien ne peut nous arriver, que c'est notre place, que dehors (du périmètre) on risque des dangers.

Il est douillet, pratique, rassurant ce confort.

On a comme l'impression d'être dans une bulle, comme si on était dans du coton, comme si dehors c'était le chaos, et qu'on attendait la fin de la tempête avec une lampe à huile, des réserves alimentaires, une bouillotte et un doudou.

En même temps, comment nous blâmer?

N'essaie-t-on pas tout simplement de reconstituer la première bulle confortable que nous avons connue?Celle dans laquelle nous avons "poussé" pendant neuf mois, celle où nous étions à l'abri, protégé des agressions, du bruit, des choses que constituaient le monde extérieur....

J'ai le sentiment que perpétuellement on reproduira ce schéma. A moins qu'on ne se décide un jour à se flanquer un coup de pied au derrière pour avancer quand on a fait le tour de la question.

Je suis comme tout le monde, j'aime quand ça ronronne, j'aime promener mon regard autour de moi pour constater que tout ce qui est là sur les étagères, provient de mes choix, de mes coups de cœur, et me dire "je n'ai plus besoin de rien, je suis arrivée". 

Mais très vite je constate - fort heureusement d'ailleurs- que je ne suis pas arrivée au bout de la route, mais au contraire à une des étapes de la route, et qu'il me faut encore avancer, explorer, aller plus loin.

Le secret est bien là. Aller plus loin.

Rester dix ans dans la même boîte parce qu'on connait tout le monde et qu'on y est bien, et que pourquoi changer "on sait ce qu'on perd mais pas ce qu'on gagne" c'est sympa, je ne dis pas le contraire.

Rester dix ans dans la même boîte au même poste sans souhaiter jamais en bouger, parce que notre zone de confort est douillette et qu'on a juste envie de faire ses heures et de rentrer chez soi, ça peut être un choix de vie, je ne le critique pas.

Mais j'en ai peur quand même de ce choix de vie.

Il me rappelle mes anciens clients, qui dans leur situation plus que préjudiciable, en prison, hurlaient à la mort si on les changeait de cellule. 

C'était leur cellule! Ils y avaient leurs habitudes, y avaient collé les photos de leurs gamins sur les murs, et avaient gravé dans un coin leurs initiales et leur date d'arrivée. Personne n'avait le droit de les déloger de là, pourquoi leur faire ça?

L'humain est incroyable il arrive à se fabriquer du confort au plus bas du plus bas, c'est la même chose que le bout de trottoir ou la cage d'escalier quand on se retrouve à la rue, c'est leur coin.Point.

Il y a d'autres prisons desquelles on ne souhaite pas sortir en se disant "il ne me manque rien", "c'est ça ou rien" des prisons psychologiques dont nous sommes parfois les seuls à fixer les barreaux.

Un mariage de raison. Le domicile des parents. Un rôle de séducteur/trice. Un rôle d'intello.

Combien de cages dorées sommes nous à même de recenser autour de nous?

Et combien de nous sont coincés dans une vie qui ne leur appartient presque plus, et bien sûr ne leur ressemblent pas?

J'ai été une de ces prisonnières. Et quand je prenais cette image pour parler de ma vie d'avant, en souriant timidement avec la conscience que la situation, bien que différente s'y apparentait beaucoup, je me disais "t'as eu chaud ma petite".

J'ai été prisonnière de mon image d'enfant docile, sage et obéissante, respectueuse de l'ordre établi, respectueuse des us et coutumes de mon origine et bien sûr de ma place d'aînée et de fille.

J'ai porté sur mes épaules la charge qui n'incombe à aucun enfant, la responsabilité de la séparation de mes parents, la responsabilité des débuts difficiles de mon petit frère, la responsabilité de la tenue de la maison, la responsabilité de l'unité de ma "famille", la responsabilité de la solitude des uns et des autres.

Comment? C'est difficile à expliquer, c'est vraiment intime comme ressenti, on le sent, dés le début, on est adulte avant d'être enfant, et finalement on ne grandit jamais vraiment, on est lié par un cordon qu'on voudrait déliter, et qu'on n'arrive pas à couper, de peur de blesser, de faire mal, de faire souffrir.

Cette responsabilité est lourde.

Pourquoi? Parce que quoiqu'on en dise, puisque l'on a connu que ça, on accepte implicitement de jouer et d'endosser ce rôle. On se complaît dans cette fonction, on joue notre partition à la perfection, et parfois s'il nous arrive de chuter, on répare immédiatement, on efface l'affront, on se dépasse.

Qu'attend t on de tout cela? De la reconnaissance?De l'amour? Une plus grande latitude ou même une tolérance de prises de liberté?

Oui. J'avoue, j'ai attendu tout ça. Et je l'attendais encore il n'y a pas si longtemps.

J'acceptais ma zone de confort en contrepartie d'un amour que j'imaginais différent de la réalité.

Il en est de même pour mon parcours et mon travail.

J'ai eu la vocation trés tôt de devenir avocat. Huit ans. Pour réparer, pour renouer, pour rassembler.

Erreur.

Mais j'ai continué, j'ai creusé ma case, mon terrier, mon abyssale détermination: je suis devenue avocat.

Et j'ai eu mal, tellement mal, de m'être ainsi menti, trahi, de m'être ainsi coupée, blessée, d'avoir accepté la zone de confort jusqu'au bout, d'avoir accepté de me cogner dans cette réalité qui ne me correspondait pas du tout.

Puis j'ai enseigné, et j'ai retrouvé la paix. Mais je continuais à persister dans un rôle, celui de l'intello de la bande, celui de celle qui a fait des études, et du coup "ouf, elle va au moins être prof, on n'a pas tout perdu"celui de celle qu'on a regardé de travers quand le corps a dit STOP arrêtez le massacre, laissez moi sortir!

"toutes ces études pour arrêter, c'est tellement dommage" pour qui?

Pour vous! Pour votre zone de confort, pour celle que vous avez bâti, pour vos croyances, pour votre image d’Épinal! 

J'ai entrepris de préparer des concours, de me persuader que c'était ce que je devais faire de ma vie, car c'était là ce que je ressentais, mais j'ai étudié le droit. Qu'à cela ne tienne, je vais m'improviser prof d'italien ou prof de lettres, ça convient à tout le monde. A ceux que j'ai quitté, à ceux qui m'entourent, à ceux qui me "dirigent".

Et puis.....et puis entre temps, la vie étant ainsi faite que l'argent est toujours triomphant, j'ai trouvé un emploi dans une boutique, une épicerie fine, au nom aussi charmant que l'était son ambiance, et là, j'ai vu : le malaise dans les yeux de ceux que j'ai connu, l'amusement pour cacher le malaise, la surprise pour cacher le malaise.

J'étais sortie de ma zone de confort, j'avais OSE passer le pas, j'avais osé sortir du rôle qu'on m'avait attribué, j'avais osé faire un choix.

Mais ils ont été rassurés de savoir que ça ne durerait pas, il y a avait une échéance, "tu n'allais pas faire ça toute ta vie de toutes façons" "c'était bien en attendant, tu le passes quand ton capes?"

Comme s'ils allaient reprendre leur rôle de bien pensants, de guides spirituels, à qui j'avais laissé suffisamment de place pour s'exprimer.

La zone de confort de tout ce petit monde s'est trouvée fort dépourvue devant mon sourire éclatant, devant ma joie de vivre retrouvée.

J'ai repris le chemin des livres et des révisions.

Et j'ai aussi réfléchi.

N'est ce pas un éternel recommencement? N'est ce pas encore le même rôle?

Les espoirs que j'ai fondés sur une éventuelle place à se faire se sont effondrés: j'ai fait des études de droit, je n'ai pas accès à autre chose que du droit dans l'enseignement, sans le capes, et encore, ça va être difficile. Et cette réalité vient de haut. D'une barrière institutionnelle logique somme toute.

Le concours: échéance incertaine qui ouvre la porte ou la referme, et en attendant? On fait comment?

On lit, on réfléchit. Et à l'instar de mes compagnons de cellule d'hier, dans mon appartement sous les toits, du matin au soir, entourée de livres, j'ai cherché des solutions.

A-t-on le droit de changer d'avis dans ce monde? Peut-on tout bousculer d'un revers de main et prendre possession de sa vie?

J'en suis convaincue.

Mon chemin sinueux le prouve, ma détermination m'accompagne, je prends toutes mes décisions après les avoir réfléchies, et parfois j'ai des éclairs de lucidité surprenants, même pour moi, comme l'écrivait le prof de maths en troisième sur mes bulletins "se surprend à comprendre parfois".

Je crois bien que je suis sortie de ma zone de confort.

J'ai la réponse à mes questions.

Avez vous des réponses aux vôtres?

Je vous embrasse.



1 commentaire:

La Reine des Pâquerettes a dit…

... *Je te lis, tu as réfléchis, il ne sait pas, nous nous complétons, vous ne comprenez rien, elles sont difficiles à prendre* ...

Voilà ce que tu m'inspires!
En te lisant, je me lis quelques années en arrière. Et je me retrouve encore aujourd'hui dans tes interrogations... quel parallèle formidable et extraordinaire.

Faire des études, oui mais pour quoi, "pour vous mademoiselle, c'est votre avenir que vous préparez" disait la conseillère d'orientation " Suis un cursus scientifique c'est celui qui ouvre le plus de portes puisque tu ne sais pas ce que tu veux faire plus tard" disait ma maman "Quand je serai grande je serai maîtresse et coiffeuse" affirmait la petite fille de 10 ans.
Toutes ces illusions bercées, renversées,ancrées, balayées, préservées.

Et aujourd'hui, "mais vous trouverez du travail, forcément vous avez fait des études" me dis ma référente Pôle Emploi, euh????!! il est où le rapport? J'ai fait des études, j'ai adoré chercher, absorber, préparer, produire, stresser et réussir!!! Alors pourquoi mon ptit boulot dérange autant? je l'adore, mon confort? non c'est au delà, la sensation de compter et d'aider, d'être utile, ça ne s'explique pas.

Tes mots me touchent encore une fois Miss L... et j'aime ça.

Je t'embrasse et te soutiens, dans l'ombre...

Y a des copains!