Charlie

J'ai toujours détesté les réactions épidermiques et continue de m'en méfier.

Ecrire le 7 janvier 2015 à 11h32 n'aurait pas été une bonne idée, non pas que mon avis ait changé depuis, mais l'émotion était trop forte et on n'aurait rien compris, un peu comme quand je parle au milieu de mes larmes.

Je suis terriblement triste. 

La liberté d'expression pour un humain est importante bien que l'on passe sa vie à mettre une muselière sur nos pensées et nos ressentis en permanence, pour ne pas choquer, ne pas perturber, ne pas froisser les autres.

Parce que c'est bien de cela qu'il s'agit: les autres, autrui, nos semblables, nos voisins, nos frères.

J'ai à de nombreuses reprises utilisé le mot "fraternité" sur les réseaux sociaux, parce que c'est la valeur suprême de notre République, notre devise, notre emblème, c'est même à ça qu'on nous reconnait, nous, le peuple français.

Liberté, égalité, fraternité.

C'est beau.

Mais ça fait combien de temps qu'on les a mis de côté?

Depuis combien de temps avons nous négligé les bases d'une vie commune avec d'autres personnes de notre société?

C'est cela vivre en société, vivre ensemble, c'est concevoir que les autres soient différents, que les autres aient reçu d'autres codes, d'autres valeurs, d'autres messages, c'est accepter le risque de plaire ou de déplaire, c'est composer pour ne blesser personne tout en restant soi même, c'est un art de vivre.

Personne n'est prêt à ça dés la naissance, ça s'apprend.

Et certains d'entre nous ont soit oublié ce qu'ils ont appris, soit n'ont pas eu la chance - et je pèse mes mots- d'apprendre.

Quand je lis ici et là que l'on cherche des responsables partout pour ce qu'il s'est passé ces derniers jours, je crois que le monde est sourd.

Ces trois personnes ont assumé leurs actes et l'ont dit, ils ont voulu museler la liberté, ont tué des chrétiens, des musulmans, des athées et des juifs au nom de leurs croyances (et non de leur religion, car la religion dont ils parlent n'est pas celle que l'on croit.)

Ces trois personnes ont voulu mourir en martyrs.

Pourquoi refuser de voir la monstruosité chez des humains? Pourquoi chercher à faire porter la responsabilité à d'autres quand ces trois personnes ont assumé pleinement avec leur voix, leur bouche, leurs gestes, ce qu'ils ont fait avant de mourir comme ils le désiraient? 

J'aurai préféré un procès. Je ne souhaitais pas leur faire plaisir. Je ne voulais rien d'autre qu'une réponse de la République à la barbarie car je suis citoyenne d'une démocratie.

C'est mon avis. On peut ne pas le partager.

Mais si je condamne la haine et la mort, je ne peux me résoudre à réclamer vengeance. 

C'est de la cohérence.

Vous savez, c'est difficile d'être dans ma position, d'aimer, de prôner la fraternité, d'assumer d'aimer mes frères et mes soeurs, quelque soit leur couleur.

C'est bien plus simple de lâcher les armes, de céder à la tentation du populisme bas de gamme et de demander à des gens innocents de se justifier pour des actes qu'ils n'ont pas commis, de lancer des phrases en l'air sans comprendre leur portée, d'oublier qui je suis, de devenir haineuse, de partir en vrille, de voter Front National par facilité.

Oui mais voyez vous, je suis fidèle à moi-même et je réfléchis.

Je bénis de toutes mes forces, s'il m'est possible de bénir qui que ce soit, mes parents de m'avoir donné un cerveau, de m'avoir permis d'être capable de réfléchir.

Je suis reconnaissante envers la vie de m'avoir fait arriver sur cette planète avec des origines étrangères et de m'avoir envoyé des meilleurs amis de toutes les couleurs et de tous les horizons.

Je suis heureuse d'avoir à mes côtés depuis bientôt 20 ans, une soeur musulmane et une soeur athée, des amis de toutes les cultures et d'avoir appris avec eux à cultiver ma tolérance chaque jour.

La liberté d'expression m'est chère aussi, parce que j'écris.

Je suis une accro du stylo.

Je suis une anonyme qui aime les mots, et je connais leur sens et leur portée. 

Aucun de ceux que j'utilise n'est choisi à mauvais escient, je ne fais rien pour choquer ou pour blesser, j'aime écrire, j'aime rire, et je suis Charlie.

Je ne lisais pas Charlie Hebdo chaque mercredi, je le feuilletais, je l'achetais parfois, je n'étais pas toujours d'accord avec eux, mais j'étais fière de vivre dans un pays où Cabu pouvait croquer des politiques et des personnages populaires ou impopulaires à sa guise.

Mourir pour des dessins.....Je ne conçois pas l'obscurantisme idéologique. Je ne conçois pas, même si j'essaie de comprendre pourtant, comment on peut voir chez des dessinateurs satiriques, un danger, si ce n'est celui d'éveiller des consciences qu'on préfère garder endormies.

Je suis chrétienne. Et ça ne m'a jamais empêché de manifester, de rire, d'aimer mon prochain. C'est même plutôt l'inverse.

J'ai manifesté pour que chacun en France ait le droit de se marier, parce que ma religion prône l'amour.

Chacun a le droit de croire, de se tromper, de s'améliorer, de replonger, de s'en sortir, de choisir.

Je sais que ces trois jeunes garçons dont l'un avait mon âge, étaient des humains, dans toute leur monstruosité, dans toute leur errance, dans leur froideur, dans leur terreur.

Je n'oublierai jamais ce que j'ai vu et entendu ces trois derniers jours.

Je n'oublierai jamais les larmes qui ont coulé sur mon visage sur la place de la République comme si un membre de ma famille m'avait définitivement quitté.

Je n'oublierai jamais ces milliers de gens réunis autour de moi, ce silence, ces applaudissements.

Enfin notre drapeau représente la liberté, l'égalité et la fraternité, enfin, la France est debout, enfin.

Alors il y aura toujours des fous, des idiots, des imbéciles de tout poil pour salir ces images de paix et d'amour.

Alors que dans le monde entier on nous envoie du soutien et de l'amour, il faudrait en effet rester soudés.

L'amour des autres, la générosité, l'humour, les bons mots.

La liberté d'être soi.

Aucune religion ne dispense de cours de haine dans ses enseignements.

Je suis si triste, mais si fière d'avoir vécu 33 ans et des broquettes dans un monde qui a compté Desproges, Coluche, Le Luron, Charb, Cabu, Wolinski, Tignous et les autres. 

J'espère - encore-
que les muselières sont parties en fumée en même temps que la haine.

Il ne nous reste qu'à marcher. Rire encore malgré la tristesse. Se re-souder. Se reconstruire. Et à lever notre stylo.

Je vous embrasse.


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